Biskra - Lac de l'ancien fort - Auguste MAURE 1880

Les photographes précurseurs ...


La famille MAURE

... et les photographes résidents de Biskra

(par Gilles DUPONT - février 2016)

Figure 1. Anon., Famille MAURE – Biskra, vers 1905, tirage albuminé, Coll. N. Peyriere (née Maure).
Auguste  Maure dans l'encadrement de la porte, son fils Marius à gauche avec une veste blanche
Cet article porte sur mes ancêtres Auguste et Marius Maure qui, de 1860 à 1934, dirigèrent successivement à Biskra le studio « Photographie Saharienne ». J’évoquerai également les photographes qui ont résidé sur Biskra à cette époque.

Arrivée à Biskra vers 1855


Joseph Augustin MAURE (dit Auguste) est né à Marseille le 4 décembre 1840.  Il est l’arrière-petit-fils de propriétaires-cultivateurs de Barcelonnette. Orphelin à l’âge de douze ans, il est recueilli par sa grand-mère maternelle habitant La Mure dans l’Isère. Vers 1855, encore adolescent, Auguste se rend pour la première fois en Algérie pour travailler auprès de son oncle Germain Bertrand, boulanger et aubergiste à Biskra.

La liaison postale Batna-Biskra


Germain Bertrand organise dès 1858 la toute première liaison postale par diligence entre Batna et Biskra : "les Messageries du Sahara".  Auguste prend part à ce service, transportant la malle-poste mais aussi des voyageurs. Il est probable qu'il rencontre alors les artistes itinérants : peintres (Fromentin, Guillaumet...) ou photographes (Moulin, Jeuffrain, de Beaucorps, Alary et Mme Geiser, le marquis de Courcival, le capitaine Piboul, Rozier ou Sarrault) venus saisir la lumière des magnifiques paysages du Sud Constantinois dans les années 1855 à 1865. Nul doute que ces rencontres auront contribué à sa vocation de photographe…

Figure 2. Auguste Maure, Diligence sur la route d’El Kantara, vers 1880, Coll. GD
L'hôtel d'El-Kantara faisait fonction de relais de poste et de caravansérail. Dirigé par la famille Fouquet de 1859 à 1863, il accueillait les voyageurs pour Biskra. Germain Bertrand reprît dès 1863 l’établissement qui deviendra "l'Hôtel Bertrand".


L'un des premiers clients de cette liaison par diligence fut le Général Desvaux en 1859, qui commandait la Place de Biskra. Charles Thierry-Mieg  offre en 1861 une description pittoresque de ce voyage évoquant un jeune cocher d'une vingtaine d'années au caractère énergique et hardi, « un Français d'Afrique tel qu'il devrait être pour le succès de la colonie ». Auguste Maure était très probablement cet homme-là. 

Figure 4. Anon., « Diligences sur la route vers Biskra », vers 1860, Coll. GD

Création du studio Maure : « Photographie Saharienne » 


Le studio Photographie Saharienne fut fondé à Biskra en 1860 . Auguste Maure devient « le premier artiste-peintre ayant Ateliers » sur Biskra selon Abdelhamid Zerdoum  ; c'est ainsi que l'on qualifiait à l’époque les photographes. 

L’historien Michel Mégnin révèle un mystérieux studio d’Alger nommé aussi "Photographie Saharienne"(P.S.)  ayant pu entretenir des relations avec le studio créé à Biskra par Auguste. Ce studio algérois  diffusa dans les années 1860 de très belles photographies d'El Kantara, de Biskra et de Touggourt. Un non moins mystérieux « J.B. du Sahara » signe parallèlement une série de photos de Biskra qui furent aussi publiées par ce studio algérois. Seraient-ce là les initiales de ce photographe omettant de mentionner sa réelle identité en marge de celui du studio (fait rare à l’époque) ? Pourrait-il s'agir du Capitaine Jules Berthomier, alors photographe militaire sur Biskra et au Sahara dans les années 1864-1865 ? Son rôle de militaire engagé l'aurait-il alors dissuadé de décliner son nom au dos de ses photos artistiques ? Rien toutefois ne permet à ce jour de confirmer cette hypothèse. Le studio P.S. d'Alger n'aurait-t-il pas simplement diffusé des tirages de clichés saisis par des photographes militaires en activité dans cette région saharienne de 1860 à 1865 ? Si cette hypothèse est retenue, il faudrait alors ajouter à la liste des postulants à la paternité de ces clichés, le capitaine Piboul, le marquis Stellaye de Courcival ou le docteur Puig  ? Ces personnes auraient tout aussi bien jouer un rôle dans la formation d'Auguste MAURE et dans la création du studio P.S.de Biskra.

Dans les années 1865-1875, les touristes se font encore rares. Biskra est alors essentiellement visitée par des militaires. La photographie n'étant pas suffisamment rémunératrice, Auguste doit compléter ses revenus par d'autres occupations. Les différents métiers qu’il exerce (cocher, crieur et afficheur publique , meunier, aubergiste, ...) le conduisent à parcourir les Ziban  et à côtoyer l’ensemble de ses habitants. Il était réputé pour être proche de la population modeste, allant même jusqu'à critiquer ouvertement le comte Landon , lui reprochant son manque de considération vis-à-vis des habitants défavorisés . Il parlait l'arabe et suggérait parfois, à qui voulait l'entendre, que son patronyme avait des origines berbères, ce qui avait pour effet de le rapprocher des autochtones. Cette proximité lui a certainement facilité la prise de clichés de scènes de vie quotidienne et domestique, photographies difficiles à prendre compte-tenu des réticences manifestées alors par la population musulmane.
Auguste se marie à Marseille en 1868 avec Magdeleine Sibille originaire de La Mure (Isère). Il déclare être domicilié à Biskra, il s’est probablement réfugié sur Marseille pour rester à l'écart de l'épidémie de choléra qui touche Biskra à cette époque.  Il devient propriétaire à Biskra d'un immeuble situé au « 33 de la rue Berthe » en 1870.  Il y installera définitivement son studio photo ainsi que le "Café des Messageries" (vente de bière de Constantine, vins, liqueurs, tabacs) qui lui permettait certainement de compléter ses revenus.

Figure 5.  Maure, Studio Photographie Saharienne, c.1870, Coll. N. PEYRIERE (née MAURE)

Développement du studio Maure


L'importante présence militaire dans la région a permis le développement de l'activité photographique. En plus des portraits au format carte-de-visite, certains soldats avaient à cœur d'envoyer des photos du désert à leur famille restée sur le Continent. Il faudra cependant attendre l’année 1888, et l’arrivée massive des touristes profitant de la toute nouvelle liaison ferroviaire entre Batna et Biskra, pour que la photographie devienne véritablement lucrative pour Auguste.

              
Figure 6.  Auguste Maure, Militaire, Carte cabinet, c.1880, Coll. GD
Figure 7.  Auguste Maure, Militaire, cartes-de-visite, c.1880, Coll. GD
En tant qu’exposant dans le pavillon de l’Algérie à l'Exposition Universelle de Paris de 1889, Auguste Maure remporte une médaille (d’après le verso de certaines photos des années 1890).  Il est cependant resté l’inconnu dont on repérait de temps en temps une photo sur les marchés de spécialistes. Il est demeuré dans l’ombre de son fils Marius ; au point où les historiens de la photo ont longtemps considéré Marius et Auguste comme une seule et même personne. Né en 1871 à Biskra, Marius, fils aîné d'Auguste, assure sa succession à la direction du studio vers 1895. Quand Auguste décède le 3 mars 1907 à Biskra, Marius devient définitivement propriétaire du studio. 

Pendant plus de soixante-dix ans, les photographies signées Maure ont représenté Biskra et ses environs, ses habitants, ses visiteurs, ses modes de vies, ses quartiers et ses magnifiques paysages. 

Figure 8.  Maure, Intérieur arabe – Biskra, 1890, tirage albumine, Coll. GD

Les membres de la tribu des Ouleds Nails de Biskra, danseuses et courtisanes arabes portant une tenue, une coiffe et des bijoux incomparables, sont très souvent représentés par Auguste et Marius.

Figure 9.  Maure Phot. Ouleds Naïls – Biskra, vers 1895, tirages argentiques, Coll. GD
Notons la signature ("Embarka") sur cette photo de droite. Pourrait-il s’agir des sœurs (ou cousines ?) Meryem et Embarka louées pour leur beauté, avec qui André Gide entretenait des relations intimes lors de ses séjours à Biskra ?  

Figure 10.  Marius Maure, « Intérieur arabe », 1896, Coll. GD
Marius adopte un style plus moderne intégrant plus de vues extérieures à sa production et mettant davantage en avant la ville européenne. Il remporte une médaille d'or aux expositions coloniales de Constantine en 1896 et de Marseille en 1906.  Ses photos sont surtout diffusées par le biais de la carte postale, plus économique à produire mais beaucoup moins qualitative. 

Edition de cartes postales


Marius fut l’artisan de cette conversion du studio dans l’édition de cartes postales. Nombreuses seront publiées de 1899 à 1910 sous la signature "Maure Phot." puis sous la signature « Marius Maure » jusqu’en 1930. Marius redonne ainsi une nouvelle vie à des clichés réalisés par son père plus de vingt ans auparavant. L'édition de cartes postales a contribué de façon décisive à la réputation du studio Maure. Marius prit ainsi part aux années marquant l'âge d'or de la carte postale en Algérie, aux côtés de nombreux photographes illustres de cette époque que sont Neurdein, Geiser, Leroux, Madon ou Vollenweider.

Il devient le correspondant local de France Album, fournissant de nombreuses vues et types du sud de l'Algérie qui seront publiés dans de nombreux ouvrages. Il contribue par exemple à la série spéciale d'albums pour l'instruction élémentaire éditée par France Album et la ville de Paris. Cette série d'albums fut honorée d'une Médaille de bronze à l'Exposition Universelle de Paris de 1900. 
Il rédigera un « guide de Biskra »  vers 1910 à l’attention des touristes, retraçant l’histoire de Biskra et présentant ses attraits. 

Mobilisé sur le continent français pour la guerre 1914-18, Marius cède temporairement la gestion du studio photo à son épouse Marguerite Royer qui prit le relais de son mari au pied levé. Comme beaucoup de femmes de photographes, elle mettait souvent la main à la pâte. Pendant la guerre, Margueritte fut par exemple sollicitée par l’Armée de l’Air pour des prises de vue du ciel. 


Figure 11 Maure Phot., mosaïque de cartes postales, 1900-1910. Coll. GD

La cession du studio Maure


En 1934, regrettant qu'aucun de ses enfants ne soit disposé à reprendre le flambeau, Marius cède le studio « Photographie Saharienne » avec l’ensemble du fonds à Mme Thérèse Landron.

Marius Maure décède en 1941 à Rouïba près d’Alger.

Autres photographes résidant sur Biskra à cette époque 


Emile Fréchon (1848-1921): Après son reportage pour Gervais Courtellemont  en 1892, il se rend régulièrement l'hiver à Biskra. Il est un photographe pictorialiste réputé (dans la mouvance de Robert Demachy) et souvent récompensé. Emile Fréchon est présent sur Biskra en 1897 et installé rue Berthe en avril 1904, il y reste référencé jusqu'en 1911.  Rien ne permet cependant de préciser s'il dispose ou non d'un studio, ou s'il profite des installations de l'hôtel du Sahara pour développer ses photos.


Figure 12 – E. Fréchon, Jeunes filles arabes à Biskra, 1895. Coll. GD
Fernand Preys (dit Fernandus) était un photographe de grande qualité mais qui reste encore inconnu. Actif sur Biskra de 1890 jusqu’à 1905, il possédait un studio près de l'hôtel Victoria et une succursale à Batna. 


Figure 13 - Fernandus, Biskra, 1991. Coll. GD
Figure emblématique de la lutte contre l’esclavagisme, le Cardinal Lavigerie
se trouve ici représenté avec ses « Frères Armés du Sahara » et une fanfare locale. 
Eugène Michel, connu pour ses photos d’Ouleds, est cité à partir de 1897 et dans le guide Joanne de 1901 comme étant installé sur Biskra. 

En 1907, Alexandre Bougault contribue à une édition spéciale sur Biskra de l'"Illustration Algérienne, tunisienne et marocaine"  et sera plusieurs fois primé . C'est à la suite de ce travail que, séduit par Biskra et travaillant encore chez son père à Toulon, il décide de s’y installer.  Il ouvrira vers 1910 un studio au "4, rue Berthe", face au studio de Marius Maure (installé au n°33), associé à un "Comité d'Hivernage" qui deviendra l'Office du Tourisme de Biskra.

A la mort de son père en 1911, Bougault conservera ses activités sur Toulon, notamment comme photographe pour la Marine nationale. A partir de 1919, il organise régulièrement avec son jeune frère Frédéric des excursions touristiques dans le désert. Il continue à construire sa renommée de photographe en publiant quantité de clichés de Biskra portant son tampon sec "BOUGAULT EDITEUR".

Nombreux vendeurs d’art et historiens de la photographie reconnaissent dans les clichés signés BOUGAULT le style de Fréchon et lui en attribuent la paternité. Bougault partage en effet avec Fréchon une technique particulière de tirage aux sels d'or donnant à ses photos une couleur rouge-oranger. Le lien précis entre Bougault et Fréchon reste encore à élucider. Bougault se cite néanmoins explicitement comme l'auteur de beaucoup de ces clichés dans les livrets publiés par son Comité d'Hivernage. Bougault, comme Rudolf Lehnert, éditera des tirages panoramiques de la région qui seront très populaires. 

Voyant le succès de ces tirages panoramiques, Marius Maure commercialisera dans son studio des versions originales de grande qualité de Lehnert.

Les relations entre Marius Maure et Alexandre Bougault semblent très cordiales. Le fait qu’apparaissent quelques clichés Maure ainsi que des publicités du studio Maure dans des revues du Comité d'Hivernage  dirigé par M. Bougault en est une illustration. Il est vrai qu’Alexandre et Marius ont plusieurs points communs, ce sont des personnes de la même génération, descendant de photographes installés et n'ayant rien à se prouver. Ils ont de plus des vocations différentes puisque Bougault semble plus occupé par le tourisme et l’organisation d’expéditions que par la photographie de studio. 

Figure 14 – A. Bougault, Mendiants à Biskra, vers 1910, coll. GD
Thérèse Landron achète en 1923 le studio Bougault, installé au "4, rue Berthe". En 1934, elle s'installe dans le studio Maure qu'elle achète avec la totalité du fonds Maure. Elle passe l'hiver à Biskra et l'été à Argentières en Haute-Savoie où elle dispose d’un autre studio. Mme Landron et Bougault se marient en 1935. 

Jean Richardet, connu pour ses cartes postales, s'installa sur Biskra dans les années 1920 et conservera un studio à Royat dans le Puy-de-Dôme.

D'autres photographes talentueux installés en Algérie ont largement photographié Biskra . Citons les plus prolifiques : Claudius Joseph Portier, Paul Marie Famin, Jean Geiser, Rudolf Lehnert ou Alexandre Leroux.


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